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La Californie part en guerre contre les technologies addictives

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Décidément la Californie se pose en chantre de la défense des intérêts individuels. Après avoir accordé le statut d’employés aux chauffeurs de Lyft et Uber, après avoir légiféré sur la cigarette électronique, voilà qu’un sénateur républicain (Josh Hawley) veut interdire les fonctionnalités des sites web qui conduisent à “l’addiction et à l’exploitation de nos cerveaux”.

Sommaire

  1. le scroll infini bientôt interdit ?
  2. Autoplay et gamification, 2 autrres mécanismes addictifs
  3. qui a inventé le scroll infini
  4. l’asservissement par la technologie
  5. et les algorithmes de recommandation dans tout ça ?
  6. pour ou contre une solution législative ?

Le scroll infini (“infinite scroll”) bientôt interdit en Californie ?

Dans le viseur du sénateur Hawley se trouve en premier lieu le scroll infini (“infinite scroll” en anglais) une fonctionnalité utilisée sur tous les réseaux sociaux (et sur nombre d’autres sites) qui permet d’afficher du contenu en continu simplement en faisant défiler verticalement le contenu de la page (“scroller” en anglais).

La raison de cette fronde contre l’infinite scroll est le mécanisme d’addiction qui résulte de l’absence de points d’arrêts (“stopping points”). Le volume de contenu affiché par unité d temps est de fait plus important que sur un site “normal”, conduisant à une surcharge cognitive

Autoplay, gamification sont aussi dans le viseur

La proposition de loi du sénateur ne s’arrête d’ailleurs pas au scroll infini. Elle aborde également l’autoplay (le déclenchement automatique des vidéos) ainsi que les mécanismes de gamification. Ces derniers sont d’ailleurs une composante essentielle du cycle de gratification qui est à l’origine de tant des comportements d’addiction aux réseaux sociaux. La décision d’Instagram de rendre les likes non visibles est donc tout à fait surprenante de ce point de vue. Cela va en effet un peu contre les intérêts du réseau social et devrait logiquement entraîner une baisse de l’engagement; mais c’est positif pour diminuer l’addiction des utilisateurs car les likes sont des gratifications numériques.

Qui a inventé l’infinite scroll ?

Hugh E. Williams affirme qu’il a inventé le scroll infini lorsqu’il travaillait chez Microsoft sur le moteur de recherche Bing. Dans un billet de blog de 2012 il explique la genèse de cette idée.

Aza Raskin affime que c’est lui qui a inventé cette même fonctionnalité en 2006 (voir son billet de blog de l’époque ici). Aza Raskin s’est fait remarquer récemment en déclarant qu’il regrettait cette invention et d’autres qui créent des addictions chez l’être humain.

Des technologies qui nous asservissent

L’exploitation des faiblesses humaines, et en particulier l’utilisation du mécanisme de récompense dans le design des fonctionnalités web, est au cœur des critiques depuis plusieurs années. Le temps passé sur les réseaux sociaux est actuellement de 2 heures et 16 minutes en moyenne après avoir dépassé la barre des 2 heures en 2017. Ce temps passé à consommer du contenu (la plupart du temps passivement) est interpellant. Dans le cas de YouTube par exemple le temps moyen de visionnage journalier est de 40 minutes ! Ce temps n’est pas passé à faire autre chose, et en particulier à être actif. Ce que dénonce le sénateur Hawley c’est la passivité qui résulte de l’utilisation de certaines fonctionnalités sur le web en général, et sur les médias sociaux en particulier. Dans la même proposition de loi, il demande aux médias sociaux de limiter par défaut à 30 minutes par jour l’utilisation des médias sociaux.

Quid des algorithmes de recommandation ?

Lors de la conférence RecSys 2019 qui s’est tenue la semaine dernière à Copenhague nous avons abordé une fois de plus les aspects sociétaux des algorithmes de recommandation. Les bulles de filtres sont un des risques probables. J’ai traité de multiples fois sur ce blog de cette problématique des bulles de filtres. Les algorithmes de recommandation sont donc une cause potentielle d’asservissement de l’être humain. Je n’ai d’ailleurs aucun doute sur le fait qu’ils y contribuent. Les 40 minutes quotidiennes de consommation sur YouTube sont sans doute dues en grande partie aux algorithmes de recommandation de YouTube. Aucun chiffre ne circule sur le sujet mais quand on sait que 80% des vidéos consommées sur Netflix sont recommandées par un algorithme ou l’autre, on imagine aisément ce que cela donne sur YouTube.

Témoin de mon propre asservissement numérique, c’est ce qui m’avait conduit à déclarer en 2018 que je voulais “retrouver ma liberté”.

La solution à notre passivité est-elle législative ?

On peut finalement s’interroger. Légiférer est-il une solution ? Prise isolément cette tentative n’apportera pas de solution. La paresse est une caractéristique inhérente à l’être humain (ou à l’être humain “moderne”) et il lui faudra plus qu’une loi pour se départir de ses mauvaises habitudes. Lors du panel organisé au 3ème jour de la conférence RecSys, un des participants (Nava Tintarev, Université Technique de Delft) m’a interrogé sur ce que serait un système de recommandations réussi d’un point de vue sociétal. Ma réponse a été la suivante et elle s’applique à toute interface homme-machine. Un système de recommandation réussi est un système dont l’utilisateur (re)prend le contrôle en ajustant par exemple les préférences. Ces ajustements reflètent l’intérêt de l’utilisateur à découvrir activement l’univers numérique qui l’entoure et à sortir de sa passivité. Ces ajustements sont autant de témoins d’une curiosité retrouvée et d’une quête de nouveauté.

Ceci me rappelle ce que m’avait écrit mon collègue Olivier Bomsel après la conférence “Médiatiser l’innovation” (Ecole des Mines, 2016). Excellente plume, Olivier avait conclu un échange avec ces mots merveilleux qui prennent aujourd’hui tout leur sens :

“Militons ensemble pour la réhabilitation du hasard.”.

Si vous aussi vous souhaitez redécouvrir le pourvoir du hasard, je vous invite à lire le récit de cette expérience que j’avais menée il y a quelques années pour devenir anonyme sur Internet.

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Author: Pierre-Nicolas Schwab

Pierre-Nicolas est Docteur en Marketing et dirige l'agence d'études de marché IntoTheMinds. Ses domaines de prédilection sont le BigData l'e-commerce, le commerce de proximité, l'HoReCa et la logistique. Il est également chercheur en marketing à l'Université Libre de Bruxelles et sert de coach et formateur à plusieurs organisations et institutions publiques. Il peut être contacté par email, Linkedin ou par téléphone (+32 486 42 79 42)

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