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Féminisation des noms de rues : un débat utile ou un artifice politicien ?

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Le 5 mars 2020, la secrétaire d’état à la transition économique à Bruxelles, Barbara Trachte, publiait sur son compte Linkedin une carte interactive des noms de rue de de la capitale belge. Les données révèlent que seulement 6,1% des rues de la capitale belge portent le nom d’une femme. On apprenait dans la foulée qu’une ordonnance était en préparation pour faciliter la féminisation des noms de rue au travers d’une participation populaire. Le premier cas d’usage sera le tunnel Léopold à Bruxelles. Déjà en disgrâce, le monarque belge bénéficie d’assez de rues, avenues, square et autres places outre-Quiévrain et peut donc bien abandonner un tunnel.

Dans cet article j’ai approfondi le sujet des statistiques sur les noms de rue au féminin, me suis plongé sur l’origine des noms de rue, et aborde pour finir de manière plus légère le fond de l’affaire dans un contexte propice à la parité hommes / femmes.


Origine du projet sur les noms de rues bruxelloises

On apprend dans la presse que la paternité (pardon la maternité :-)) du projet “Towards Equal Street Names” est à chercher dans une initiative publique pour plus d’égalité hommes / femmes. Et je suis le premier à dire que c’est nécessaire. A cette fin 15000€ ont été alloués à l’asbl (association sans but lucratif) Open Knowledge Belgium pour réaliser cette carte. Les détails techniques sont accessibles ici.

carte genre des noms de rue à Bruxelles

En jaune les noms de rue masculines, en violet celles qui portent le nom d’une femme.

Noms de rue et masculinisme : un phénomène global

Les constations faites à Bruxelles n’ont rien d’extraordinaire. Les rues nommées en l’honneur d’une femme sont minoritaires quel que soit le pays.

“La part des femmes est évaluée à 0,6% à Marseille, à 1,2% à Clermont-Ferrand, à 1,1% à Lyon, à 1,6% à Brest… Traduisant ainsi parfaitement le sexisme de la société française.” nous apprend un article de l’hebdomadaire français l’Express.  A Paris c’est seulement 6% selon un décompte du Figaro.

En Allemagne les noms de femmes sont également en minorité comme le révèle un travail de fond (et très beau visuellement) du quotidien Die Zeit. A Londres la proportion semble beaucoup plus élevée (27,5%) mais reste inférieure à celle des hommes. Une équipe de Mapbox a réalisé le même exercice dès 2015 pour San Francisco, Mumbai, New Dehli, Chennai (voir carte ci-dessous) et les résultats sont les mêmes partout.
En Italie la situation est similaire : selon les sources le pourcentage de rues nommées en l’honneur d’une femme varie de 4% à un peu moins de 12%. A Milan seules 130 rues portent des noms de femmes. Il reste toutefois à s’interroger sur l’origine de cet état de fait.

le genre des noms de rue à San Francisco

Le genre des noms de rue à San Francisco (source : Mapbox)

Nommer les rues : un usage ancré dans le passé

Les noms de rue sont avant tout le reflet d’un passé. Jean Bouvier, historien, nous apprend à propos de la ville d’Aix-en-Provence :

“Jusqu’au XVIIe siècle environ, les noms de rue étaient exclusivement définis par les habitants eux-mêmes, en une sorte de vaste création collective. Loin d’être anodins, ils constituent la mémoire d’une ville et témoignent de son histoire: paysages, activités économiques, vie culturelle et politique… Un grand nombre d’artères aixoises doivent leur dénomination à cette catégorie.”

Ce même processus toponymique est d’application aux Etats-Unis. Comme le montre Algeo (1978) les noms de rues sont ancrés dans l’histoire et l’activité locale lorsque les villes américaines sont créées. La deuxième vague de création de noms prend ses distances avec l’histoire locale pour adopter des noms plus généraux, à vertus commémoratives. Les différentes recherches de Azaryahu s’attachent à retracer l’histoire des cités sur la base de l’étude des noms de rue comme objets sociologiques. On ne peut donc douter que les noms de rue soient des reflets de la société, et en particulier du caractère très masculin de la société d’alors.

Renommer les rues : un geste politique avant tout

Dans le projet bruxellois, on “convoque” les données pour servir de blanc-seing à des initiatives (dont une ordonnance pour rebaptiser les rues) dont la fragilité transparaît dans cette déclaration de Nawal Ben Hamou. La secrétaire d’état à l’égalité des chances et membre du parti socialiste, déclare :

Augmenter la visibilité des femmes dans la rue est, selon nous, un des leviers possibles pour promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes dans l’espace public.

Nawal Ben Hamou

Cette déclaration est révélatrice de la fragilité de la démarche et de la vacuité des arguments. Madame Ben Hamou, en utilisant “selon nous”, souligne que la féminisation des noms de rue ne repose sur aucun fondement, sinon sa propre conviction, que cela aidera la cause des femmes. En fait, comme le montre Azaryahu (1996), les noms donnés aux rues sont avant tout le reflet d’un agenda politique, un reflet du pouvoir à un moment donné. Les noms vernaculaires du début sont donc remplacés ou complétés (dans des périodes d’expansion géographique) par des noms qui célèbrent, ici une victoire, là un personnage célèbre. Comme le montre Azaryahu, les noms de rues permettent de lire l’histoire d’une cité et c’est dans ce contexte précis que doit être replacée l’initiative bruxelloise. Le changement d’un ou plusieurs noms de rues n’est rien de plus qu’un témoin du courant féministe. C’est un témoin d’une prise de conscience, par la politique, du rôle des femmes. Le politique juge alors nécessaire de solidifier son agenda, ses priorités, dans l’inconscient collectif par le nom d’une rue.

Féminiser les noms de rue : oui mais pour quels effets ?

Le problème c’est qu’il n’existe pas de preuve que cette célébration de la cause féminine par la toponymie aura un quelconque effet sur le phénomène d’émancipation nécessaire des femmes. Car les noms de rues sont présents dans l’inconscient collectif au sens littéral du terme. Le souvenir de leur origine se perd avec le temps. Et lorsqu’on l’exhume, un petit parfum suranné se diffuse immanquablement. Les articles qui s’y attellent sont au mieux divertissants, au pire anecdotiques. Le Figaro a produit une infographie de ce type et il est symptomatique de constater que c’est le FigData qui s’y est collé. Les journalistes classiques ont sans doute jugé la tâche trop peu valorisante. Ironie du sort, c’est “la data” qui sert ici de nouveau d’excuse.

Réécrire le passé pour forger le futur ?

Le geste posé par les politiciennes bruxelloises n’a donc de portée que politique. Comment peut-on honnêtement espérer que la féminisation des noms de rue puisse aider à atteindre une société plus paritaire ? Cet élément est anecdotique et à moins d’être embrassé par la population, il ne peut s’attirer que des railleries. Il suffit pour cela de lire les commentaires que l’annonce bruxelloise a suscité sur les réseaux sociaux pour s’en convaincre.

rues erwin rommel en allemagne

22 rues portent encore le nom d’Erwin Rommel, général nazi, en Allemagne de l’ouest.

Veut-on par ce geste gommer la réalité d’un passé qui a effectivement souvent mis les hommes en avant ? A quoi bon ? Qui se souvient encore des héros de guerre passés à qui on a dédié un nom de rue ? Et d’ailleurs, qui s’en soucie ?
La meilleure preuve est sans doute à aller chercher en Allemagne. Malgré un passé pesant, l’usage d’artifices comme le changement des noms de rue n’a pas été appliqué de manière générale. Ainsi Hindenburg est encore présent sur 438 plaques de rues et places, et plus surprenant Erwin Rommel sur 22. Le “renard du désert” était pourtant un admirateur du Führer jusqu’à ses derniers jours. Et je ne parle pas des traces omniprésentes du passé communiste en ex-Allemagne de l’Est. A part les exemples les plus frappants (Karl-Marx-Sadt rebaptisée en Chemnitz), vous y trouverez pléthore de références à la période communiste.

Puisque les noms de rue sont des objets sociologiques sans valeur autre qu’historique, laissons-les là où ils sont, et attelons-nous à d’autres tâches. Dans un monde aussi perturbé que celui que nous connaissons actuellement, n’y-a-t-il pas, en effet, d’autres priorités que celle de vouloir rebaptiser les noms de rue ?

Le vrai combat : redonner confiance aux femmes

La vraie priorité c’est d’aller au-delà des clichés et de s’attaquer aux racines du problème. Cette tâche prendra sans doute une génération car elle doit commencer au plus jeune âge. Il faut permettre aux jeunes filles de prendre confiance en elles, en leur potentiel, et leur donner tous les outils pour se réaliser dans la société. Il faut éduquer les garçons et rectifier les comportements. Il faut en particulier corriger les comportements paternalistes et avilissants que d’aucuns tolèrent par peur d’être mis en marge d’une société qui doit être permissive sous peine d’être taxée de raciste.

Les freins à l’entrepreneuriat féminin doivent être levés grâce à un effort collectif et politique. Mais le politique ne doit pas entamer sa crédibilité (déjà en berne) en se concentrant sur des chantiers anecdotiques. Il en va de l’issue même de ce combat pour plus de parité.

Si vous voulez en savoir plus sur les freins à l’entrepreneuriat féminin, nous vous encourageons à écouter le podcast que nous avons consacré à ce sujet avec Florence Blaimont (WoWo Community). Nous avons également réalisé une vidéo (série Le Monde du Business avec Pierre-Raffaele) qui donne une perspective complémentaire sur le sujet (voir ci-dessous).

Sources

Algeo, J. (1978). From classic to classy: Changing fashions in street names. Names, 26(1), 80-95.

Azaryahu, M. (1996). The power of commemorative street names. Environment and planning D: Society and Space, 14(3), 311-330.

Image d’illustration : shutterstock

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Author: Pierre-Nicolas Schwab

Pierre-Nicolas est Docteur en Marketing et dirige l'agence d'études de marché IntoTheMinds. Ses domaines de prédilection sont le BigData l'e-commerce, le commerce de proximité, l'HoReCa et la logistique. Il est également chercheur en marketing à l'Université Libre de Bruxelles et sert de coach et formateur à plusieurs organisations et institutions publiques. Il peut être contacté par email, Linkedin ou par téléphone (+32 486 42 79 42)

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