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Économie comportementale : le rôle des opinions politiques et religieuses

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Sans vouloir être réducteur on peut raisonnablement dire qu’un objectif de l’économie comportementale est de montrer l’irrationalité de certains comportements consommateurs. En ce sens elle s’oppose à l’hypothèse de rationalité posée dans l’économie classique. Ainsi est née par exemple le courant étudiant les nudges (voir deux exemples ici et ).

Dans l’article d’aujourd’hui nous aimerions aborder les résultats d’une étude scientifique de Dan Kahan parmi les plus étonnantes qu’il nous ait été donné de lire ces derniers temps (voir l’étude complète ici). Cette étude a d’ailleurs été citée par George Lowenstein dans son discours inaugural lors de la conférence RecSys 2017.

Permettez-moi de mettre l’accent sur l’importance des résultats que vous allez découvrir ci-dessous. L’article de Kahan est en effet l’une des recherches les plus passionnantes que j’ai lues au cours de la dernière décennie. Les résultats sont cruciaux pour l’avenir de notre planète, la démonstration élégante et le tout reste cependant à la portée du premier venu. Il m’a semblé indispensable d’y consacrer un billet fouillé. Je vous souhaite une excellente lecture.

La science de la communication sur les résultats scientifiques

Comment communiquer sur la Science ? Comment nos concitoyens comprennent-ils les résultats scientifiques et comment cela influence-t-il leur appréhension des grands défis auxquels fait face notre planète ? C’est le sujet central de l’article de Kahan qui montre brillamment que l’assimilation par nos congénères des grands sujets scientifiques ne dépend pas seulement de leur intelligence.

45% des Américains ne croient pas à l’évolution et 48% ne croient pas au réchauffement climatique

Comment est-il possible que tant d’Américains ne croient toujours pas à des théories aussi largement confirmées ? Comme le souligne Kahan, l’étude de Cook et al. (2013) a conclu que 97,1% des 12 000 articles publiés dans des revues à comité de lecture confirmaient la théorie d’un réchauffement climatique causé par l’activité humaine.
Kahan écrit à ce propos qu’il s’agit de « l’échec de communication scientifique le plus spectaculaire de notre temps ».

Une échelle pour mesurer l’intelligence

Pour en savoir plus sur ce qui pouvait amener autant de personnes à ne pas croire à des théories aussi bien documentées telles que l’évolution et le réchauffement climatique, Kahan a mesuré la probabilité de répondre correctement à des questions liées à cette thématique en fonction de « l’intelligence scientifique » de la personne interrogées. Vous trouverez les résultats ci-dessous.

Non sans surprise, plus l’indice OSI est élevé, plus la probabilité de répondre correctement est élevée. Certaines questions montrent cependant une distribution asymétrique, c’est-à-dire que la difficulté de la question requiert une OSI supérieure (voir par exemple la question sur la probabilité qu’une femme testée positive lors d’une mammographie de routine ait un cancer).

Comment la probabilité de bonne réponse varie-t-elle en fonction des obédiences ? 

Afin d’apporter un éclairage différent à ses résultats Kahan les a réexaminé en tenant compte des croyances religieuses de chacun.
Les résultats ne montrent aucune différence significative sauf pour la question concernant l’évolution. Comme le note Kahan :

« la probabilité de donner la bonne réponse n’augmente pas quand les individus affichent un plus haut degré de compréhension scientifique, au contraire, elle tend à décroitre légèrement, suggérant que les individus croyants qui affiche un index OSI élevé sont encore plus susceptibles de se tromper »

Cela ne prouve toutefois aucune corrélation entre le quotient d’intelligence scientifique et les convictions religieuses. Par contre cela invalide totalement cette question comme une mesure valide du quotient d’intelligence scientifique dans la population globale.

Comment séparer intelligence scientifique et croyances non scientifiques

Kahan prouve ensuite, dans une expérience simple et particulièrement élégante, que la réponse à la question ci-dessus est uniquement due à l’obédience religieuse des répondants. L’intelligence scientifique ne joue aucun rôle. En ajoutant 6 mots à la question initiale il réussit à séparer tout à fait les aspects qui relèvent de l’intelligence et ceux qui relèvent des croyances religieuses. La question posée devient « Selon la théorie de l’évolution, les êtres humains, tels que nous les connaissons aujourd’hui, se sont développés à partir d’espèces animales antérieures ».
Comme vous pouvez le voir sur le graphique de droite, les différences que nous observions auparavant ont quasiment disparu.

Réchauffement climatique et opinions politiques ne font pas bon ménage

Voici peut-être la partie la plus intéressante de l’étude (celle qui m’a le plus interpellé tout du moins).
Kahan répète son expérience en contrôlant les opinions politiques de ses sujets et interroge ces derniers sur la relation existant entre le réchauffement climatique et l’activité humaine.
Comme vous pouvez le voir, il y a une fois de plus une tendance à la baisse très visible parmi les républicains dont l’OSI est la plus élevée. Ces derniers ont plus tendance à réfuter l’hypothèse selon laquelle le réchauffement climatique est causé par l’activité humaine. C’est irrationnel mais complètement réel.

Kahan conclut avec ces mots éclairants (traduction libre de l’anglais):

Ceux dont les engagements culturels les prédisposent à s’intéresser au changement climatique y deviennent d’autant plus sensible que leur niveau de compréhension scientifique augmente. Ceux dont les engagements les prédisposent à se sentir moins concernés deviennent d’autant plus sceptiques. Loin d’augmenter la probabilité d’un consensus autour d’un réchauffement climatique causé par l’activité humaine, une meilleure compréhension scientifique devient alors une indication fiable de la personnalité de l’individu et de son obédience.

Le rôle de l’éducation pour contrer les obédiences qui déforment la vérité

Toute cette étude, aussi brillante soit-elle, serait inutile si la question n’était pas posée d’une solution au problème mis en exergue. Ici il s’agit donc de savoir comment mieux éduquer nos concitoyens pour éviter que des fausses idées se propagent dans la société.
Les religions sont des phénomènes pluriséculaires. « Il est improbable que des étudiants qui sont très croyants changent d’avis sur l’évolution après avoir reçu un cours sur le sujet », écrit encore Kahan. La solution qu’il propose est donc d’un autre ordre :

Les principaux objectifs du cours ne devraient pas être de convaincre les élèves qu’une obédience ou une théorie est meilleure qu’une autre, mais plutôt d’aider les élèves (a) à mieux comprendre comment les scientifiques testent des hypothèses concurrents, les effets prédits et les éléments utilisés pour confirmer cette théorie et (b) à acquérir des compétences qui leur permettent de raisonner de manière scientifique – un modèle de raisonnement indispensable à l’apprentissage et la pensée critique.

Conclusion: la pensée critique nous sauvera

La pensée critique est donc essentielle pour contrebalancer les effets des obédiences, qu’elles soient religieuses, politiques, …
Communiquer massivement sur les résultats des études scientifiques n’est d’aucune aide. Comme le montre Kahan, les mentions qui ont été faites auprès du grand public de la publication d’importantes études scientifiques prouvant le réchauffement climatique n’a été d’aucune aide pour changer les opinions. Comme vous pouvez le constater, entre 2003 et 2013, plus les études scientifiques ont été publiées qui prouvaient que le réchauffement climatique était bien causé par l’homme, moins les Américains y ont cru.

Cette conclusion, bien que terriblement frustrante, me redonne également beaucoup d’espoir pour éduquer mes concitoyens sur des sujets qui échappent encore aux Diktats des croyances toutes faites : intelligence artificielle, Big Data et algorithmes. Comme je l’ai expliqué dans un autre article de ce blog, j’ai invité, lors de mon discours de clôture à l’assemblée générale de l’Eurovision Academy, les membres (télévisions et radios publiques) à joindre leurs forces pour qu’une initiative pan-européenne voit le jour afin que nos concitoyens aient la possibilité d’en savoir un minimum sur ces sujets et de se faire leur propre opinion. Compte tenu de l’importance du raisonnement critique il semble évident que le plan d’éducation qui sera proposé devra en tenir compte.

 

Image : shutterstock

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Author: Pierre-Nicolas Schwab

Pierre-Nicolas est Docteur en Marketing et dirige l'agence d'études de marché IntoTheMinds. Ses domaines de prédilection sont le BigData l'e-commerce, le commerce de proximité, l'HoReCa et la logistique. Il est également chercheur en marketing à l'Université Libre de Bruxelles et sert de coach et formateur à plusieurs organisations et institutions publiques. Il peut être contacté par email, Linkedin ou par téléphone (+32 486 42 79 42)

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